06 novembre, 2006

Jonathan Littell

Ce désormais personnage connu et important vient donc de se voir attribuer le prix Goncourt pour son roman Les Bienveillantes. Un livre salué un peu partout, et qui est déjà un succès en librairie. Tant mieux pour Littell, qui est né comme moi en 1967 - tout comme également mon ami El Bacos, qui signe sur ce même blog les savoureuses critiques ciné.
Il se trouve que les parcours d'El Bacos et de Jonathan Littell se sont déjà croisés : en 1999, alors qu'ils étaient tous les deux en mission pour Action Contre la Faim à Moscou. Ayant gardé tous les messages de mon ami El Bacos (par ailleurs mon témoin de mariage), je ne peux résister au plaisir de vous offrir, sept ans plus tard, quelques extraits (à l'époque, de véritables chroniques moscovites...) ; on y verra donc apparaître le Johnathan Littell en question... Je ne cherche aucune polémique, juste à apporter un éclairage nouveau sur un écrivain désormais public et à ses anciennes activités dans l'humanitaire, sans doute méconnues.
"Au rayon relationnel, apres pres de 2 mois a Popov City, je vis avec deux extremes : Jonathan, tres libre de ses mouvements, et qui supporte mal de passer son temps de loisir seul, mais a un caractère et une attitude qui me laissent toujours un peu mefiant, pas vraiment fiable..." (22 mars 99)
"Dans le même temps, Gilles et Elodie (ils sont en couple) sont repartis définitivement sur la France, apres une mission semi reussie, ca s'est moyennement passé, ca ne correspondait pas au boulot décrit a l'origine, selon eux. Je deviens donc le vice doyen de la mission, en temps et en age, derrierePascal. RAS sur Jonathan, il me lasse par ces manies, je ne fais plus trop attention. Mais il faut reconnaitre qu'il sait denicher les sortiesculturelles..." (14 avril 99)
"Vendredi dernier, a l'initiative de Jonathan, un concert de musique de jeunes de près de 5 heures. Passons sur un groupe popov un peu trop "Cranberries " et sur un groupe ecossais au style un peu flou. Retenons la prestation (en vedette) de " VV ", un groupe ukainien, tres populaire; je me sentais comme un popov dans un concert de Telephone: ca joue bien, les gens ont l'air de connaitre par coeur, mais pas moi. Deuxieme grand moment, le groupe " Fun Da Mental ", du rap quasi hardcore, pakistano anglais. J'avoue avoir beaucoup aimé et beaucoup ri. Aime parce qu'une grosse rythmique de ce calibre, c'est forcement impressionnant en live (mon premier concert de rap... à presque 32 ans !). Ri parce qu'ils étaient très marqués politiquement, piétinant drapeaux US (" fascisme "), anglais etEuropeen. Et Jonathan, surexcité, qui en rajoutait, hilare..." (22 avril 99)
"N'oublions pas le ciné club de l'Ambassade (je tire un trait quasi définitif sur les nouveaux films, la plupart des gros films US sortent, enVO, vraiment trop chers, genre 50 ff la place...) avec un tres moyen " Prix du danger " (ah...les annees 80.... Lanvin, Lazure...) dans le cadre du festival du veteran Yves Boisset (qui n'a pas fait que des chefs-d'oeuvre). A noter que Jonathan a trouvé que c'etait une merde..." (22 avril 99)
"Hier soir, on a fêté notre installation dans le nouveau bureau ; Jonathanavait vu grand, trop peut-être, avec une 1ere partie tres "relations publiques" avec nos partenaires (tout ce que j'aime...) et une seconde partie plus "soirée " avec ce qu'il faut d'alcool. Deux conclusions tres claires : - la vodka est toujours aussi degueu, mais les russes s'imbibent toujours aussi facilement - les gouts musicaux de Jonathan sont diamétralement opposés aux miens, il balise le genre musiques balkans/Europe de l'Est, ce qui me gonfle profondèment. Pour l'instant, il tient la main, mais je ne désespère pas de m'imposer, quoique les occasions festivo-musicales se font rares. Tant qu'on y est, autant ca se passe toujours bien avec Pascal, tres bien avec Isabelle, la medecin (pour couper court aux rumeurs que j'entends d'ici, elle a son copain qui bosse pourMSF... au Honduras, assez admirable de supporter cette séparation), autant c'est toujours particulier avec Jonathan; pas trop de problemes pour le boulot, mais il a un caractère de cochon, type enfant gâté, pas toujours conscient de sa muflerie et de son manque de savoir-vivre ; il m'a rappellé en quelques occasions mon ex-boss de TF1, le type le plus imbuvable qu'il m'ait été donné de rencontrer. Pour l'instant ca va, mais il tend vraiment la corde, avec nous tous, d'ailleurs..." (30 avril 99)
"Le docteur Philippe L, d'ACF Paris, passe 8 jours ici. Ca fait du bien aussi, on partage une vieille connivence sportivo-cinematographique, je peux enfin parler de Ravanelli et du", ca va toujours pour le boulot, mais son "hypertrophie du moi", comme dirait Isabelle, la medecin, ne me fait vraiment plus rire. J'ai surtout peur pour lui qu'il se marginalise, vu qu'on ne va pas rentrer dans son cinema..." (14 mai 99)
"Question relationnel, Isabelle, la medecin, a vraiment beaucoup de mal avec la vie citadine, elle qui est sensée, depuis 3 mois, aller au fin fond de la steppe. Je suis admiratif de sa résistance et de sa tres forte motivation humanitaire, a sa place, je serais parti de cette mission depuis longtemps. Avec le pere Jonathan, ca s'est "calmé"; il sait se faire oublier ou plutôt être moins crispant dans ses manies - mais difficile d'être vraiment à l'aise avec lui. Heureusement que le ciné nous donne unepasserelle " privée ", même si ses goûts sont globalement opposés aux miens... " (27 mai 99)
"Jonathan est parti 10 jours à Paris pour la réunion annuelle des Chefs demission ACF (pendant ce temps là, je suis "chef de mission par interim"...). Il assistera à l'Assemblée Générale d'ACF, pour laquelle, sans fausse modestie, j'ai pas mal oeuvré, multipliant les articles et " lettre ouverte au Conseil d'Administration " dans le journal interne. Il est vrai qu'à l'appui de mes expériences à MSF et MDM, je ne peux que constater à quel le fonctionnement est une caricature de non démocratie et d'arbitraire. L 'élection de Christian Blanc au CA l'année dernière en est le symbole, personne ne l'a jamais vu, il n'a rien fait, il est juste copain avec la femme du Président. Je préfère prévenir la famille " AirFrance ": j'en ai fait une " tête de turc " (" qu'est ce qu'il fait là ? ") dans ces articles, il peut y avoir des répercussions sur la famille Bacos (rassurez vous, il ne lit pas le journal interne, 'toutes façons...). Jonathan, lui, pensait intervenir en tant que " juif contre le lobby juif". Il n'a pas tort ; les fondateurs / piliers d'ACF sont assez marqués "gauche caviar / Rive Gauche / juif ". Ce qui fait que le CA bloque depuis des années toute mission en Territoires Occupés ou en Irak; quand on sait que la problématique de la faim n'est pas anecdotique en Irak, on comprendqu'effectivement il y a comme un parti pris..." (11 juin 99)
"On est maintenant 10 sur la mission, toujours 3 à Moscou (Jonathan, Pascal et ma pomme), 6 nanas sur les 3 bases de Vladimir, Tambov et Ivanovo (dont 3 médecins) et 1 anglais, Paul, qui reste 1 mois et demi, pour faire une «mission exploratoire » avec Jonathan du 15/8 au 15/9 : ils vont parcourir, avec deux locaux ACF, tout le « Far East », une étendue monstrueuse au bord du Pacifique et près le la Sibérie. Jonathan jubile, il est presque venu ici pour ça, au bout, il pourrait y avoir, en 2000, un programme dedistribution alimentaire pour 250 000 personnes, financé par les USA. Autant dire que ça ferait plein de pépettes à ACF..." (13 août 99)
"La Russie est théoriquement en guerre mais tout cela semble assez loin, la psychose caucasienne terroriste s’est bien calmée à Moscou, les medias ne diffusent plus que des images convenues d’armée en marche (c’est bien la liberté des medias ici, merci Internet - une vraie révolution, quand même -, qui nous permet d’avoir le vrai son de cloche de la guerre en Tchétchénie). Du côté ACF, Jonathan pousse toujours à la roue pour « faire quelque chose » mais le siège de Paris, comme la plupart des ONG, à part les classiques têtes brûlées de MDM, repousse pour l’instant toute intervention faute « d’espace de sécurité ». Cette situation ne peut que mettre mal à l’aise, comment ne pas nier l’évidence de l’urgence humanitaire, l’impunité totale de l’armée popov dans la région, mais comment ne pas voir également l’impasse de l’action humanitaire qui, en intervenant , cours délibérément le risque des vols, prises d’otages et meurtres. Gros piège. Les « nobélisés » de MSF refusent d’y aller." (26 octobre 99)
"Pour les « relations humaines », Jonathan est donc très concentré sur le Caucase, il s’est mis à dos beaucoup de monde par sa façon de court circuiter dans son intérêt la hiérarchie." (26 octobre 99)
"Côté Caucase, à force de pressions et d’investissements personnels, Jonathan a – semble t il – obtenu d’ACF Paris le principe d’une intervention sur l’Ingouchie pour aider les refugiés tchetchènes. Il est vrai que la situation est plus que catastrophique mais, bon, le problème de la securite demeure. Il est prévu de ne pas se déplacer plus d’une journée sur la zone, par sécurité, comment s’assurer alors que l’aide (bouffe, hygiene) ne sera pas détournée ? Bon, on verra, c’est pas mon boulot. Jonathan passant chef de mission « Nord Caucase », mission deconnectée de notre mission « Russie », Pascal devient « chef de mission par interim », ce qui ne change pas grand chose, il faut bien le dire, vu l’implication assez moyenne de Jonathan dans la mission Russie. On s’est un peu énervés l’un l’autre sur des aspects de « rigueur financière » liée à sa gestion du dossier Caucase mais on maintient une sorte pacte de non agression…" (20 novembre 99)
"ACF va donc intervenir dans le Caucase Nord, parmi les réfugiés d’Ingouchie. Le débat a été difficile à ACF Paris mais Jonathan a réussi à les convaincre : une mission « Nord Caucase », distincte de la Russie, est crée; un premier programme de distribution de produits alimentaires / hygiène pourrait se faire fin janvier, avec une présence expatriée très limitée et ponctuelle sur la zone. C’est tout ce que je peux vous en dire vu que je ne suis pas directement concerné, n’acceptant que de faire un soutien technique (comptable) le temps que des expatriés spécifiques - dont un administrateur- débarquent dans les prochaines semaines. Le gros avantage, c’est que Jonathan est beaucoup plus supportable maintenant qu’il n’est plus lié à notre mission (sur un plan concret, on ne vois pas trop la différence), je n’ai plus à surveiller chacune de ces décisions. Après une visite de quelques grands pontes du siège parisien -notamment pour l’Ingouchie -, Pascal a été officiellement nommé « chef de mission » de ACF Russie. Deux de nos médecins sont partis définitivement avant hier, Céline et Ascension, en même temps que Caroline et Perrine pour 2 semaines de vacances. Bref, il ne restera pas grand monde pour ce Millenium. Jonathan ne pouvant pas réaliser son rêve (« jour de l’an à Grozny »), il va tenter de se rabattre sur Sukhumi en Abkhazie; j’ai déjà donné... Il ne restera donc que Pascal et moi, les 4 autres restant sur leurs bases assez éloignées. Il m’invitera à partager un foie gras pour Noel (avec sa femme russe Irina), on se retrouvera sans doute sur la Place Rouge le soir du 31..." (23 décembre 99)
Et je m'arrête là pour ne pas vous lasser ! Disons que chacun d'entre nous ne peut faire l'unanimité, c'est sans doute la loi de la vie en général... En tout cas, bravo à lui pour le Goncourt et longue vie à mon ami El Bacos !

2 commentaires:

laurent b a dit…

ah ah ah... sacré LFB....
ah c'est drole de relire tout cela

je suis en contact assez régulier avec Jonathan. Je ne vais pas me la jouer "c'est mon ami" maintenant qu'il est connu... mais depuis la Russie, on s'est recroisé de temps en temps, et c'est vrai que c'est un personnage, atypique, "marrant" pour résumer

mais comme beaucoup de gens qu'on apprécie ou qui nous amuse, il est rare de passer 15 mois ensemble presqu'en permanence. Là, il faut que les caractères soient compatibles.

Bref, ça me fait bizarre de voir tout ce qui arrive, j'ai suivi la montée de la vague depuis cet été, assez surprenant car je connaissais sa culture, son talent pour écrire, mais je ne connaissais pas cette personnalité aussi tourmentée et complexe.

en relisant mes récits de 1999 / 2000, je me dis que des artistes comme lui sont forcément un peu à part, avec les bons côtés et les mauvais côtés.

bon, sa notoriété m'a quand même permis de me faire interviewer dans Le Figaro...

merci LFB, tu m'as bien fait rigoler !

Laurent

CMB a dit…

Salut à "El Bacos" de la part d'un ancien de SJP, Célian Moullé-Berteaux ; ravi d'avoir retrouvé ta trace grâce à notre ami LFB et son blog très marrant.